Le bon usage du temps pour apprendre

Le bon usage du temps pour apprendre

 

Les mémoires sont certainement le champ des sciences cognitives relatif à l’apprentissage celui qui a été le plus étudié au cours des dernières décennies. Et sur lequel nous pouvons nous appuyer avec confiance pour bâtir des modalités pédagogiques efficaces.

Nous avons par ailleurs démontré dans une autre section du site (cf. Rubrique SE FORMER, « TOUTES LES MEMOIRES SONT MOBILISEES ») à quel point les mémoires sont au cœur de toutes les activités scolaires.

Nous avons choisi d’insister, en les explicitant ci-dessous, sur 4 conditions hautement favorisantes – car elles ont fait leurs preuves – pour une mémorisation efficace :

  • La consolidation mnésique et le multi testing
  • La mémorisation active
  • Le feedback proche
  • Le bon usage du temps

Nous présentons ici La quatrième : Le bon usage du temps

Trois aspects sont abordés : la reprise nécessaire à la consolidation des acquis – en complément de la section consacrée à ce point – l’apprentissage étalé dans le temps (spaced learning), le rôle du sommeil dans l’apprentissage.

 

Développement

Si le cerveau est capable d’exécutions fulgurantes, il souffre en revanche de deux handicaps très forts installés par la nature : la lenteur de l’intégration à terme d’informations ou de savoir-faire nouveaux, et la résistance à modifier des réflexes ou modes de pensée.

L’un des graves manquements dans l’organisation du système scolaire est de sous-estimer grandement l’importance du paramètre temps dans l’acquisition à terme, et par là de négliger la mise en place de stratégies ad hoc, qui limiteraient le décrochage de trop nombreux élèves. Ne pas, ou mal intégrer les connaissances en suivant les règles naturelles du cerveau, c’est préparer la difficulté scolaire, voire la fracture. C’est l’un de nos objectifs majeurs que de pointer ce manquement.

Le cerveau est lent pour apprendre ! Ainsi est sa nature à laquelle la pédagogie doit s’adapter.

 

La reprise et l’entraînement

Nous renvoyons le lecteur à la section dans laquelle est développée la nécessaire consolidation mnésique par multi reprises, pour contrecarrer les mécanismes d’estompage, de difficulté de rappel, voire d’oubli (LA NECESSAIRE CONSOLIDATION MNESIQUE). Ainsi que le fonctionnement de la mémoire des procédures, ces mécanismes automatiques ou fortement routinisés qui s’intègrent naturellement tout au long de l’exécution de la plupart de nos tâches pour en faciliter et en accélérer la réalisation. Mais au prix d’un entraînement soutenu, massif et nécessairement étalé dans le temps (LES FAMILLES DE MEMOIRES).

Le « spaced learning », ou répétition espacée tient compte du paramètre temps dans ce combat contre la dissipation des acquis :

  • Le temps produit naturellement un effet d’estompage et de difficulté de rappel. Difficile à quantifier de façon universelle car dépendant de facteurs personnels – nombre et richesse des liens entre les acquis, fréquence des rappels, type d’information – mais effet indiscutable du temps.
  • En revanche, l’oubli n’est jamais total. Le réapprentissage bénéficie presque toujours d’une sorte d’économie lui permettant de gagner du temps lors des apprentissages ultérieurs. C’est ce qu’avait découvert Ebbinghaus dans ses célèbres courbes de l’oubli.
  • La rétention est proportionnelle au nombre des réapprentissages et la subtilité stratégique de l’apprenant consiste à placer chaque réapprentissage au moment vulnérable de l’oubli, pas trop tôt pour éviter les effets de reprises inutiles, pas trop tard avant l’extinction massive de l’information. C’est ce que tentent de faire les logiciels de mémorisation tels qu’Anki ou SuperMemo avec leurs algorithmes temporels statistiques.

Conseil : Ne pas cesser de tester des connaissances simplement parce qu’elles ont un air familier. Le négliger entraîne une inévitable difficulté de rappel.

 

L’apprentissage étalé dans le temps

Extraites du nombre très important de travaux sur l’apprentissage étalé dans le temps, voici les résultats de trois études éclairantes :

Première étude :

216 étudiants de l’Université de Floride sont soumis à l’apprentissage du calcul du nombre de permutations possibles que l’on peut obtenir à partir d’une chaîne de lettres avec au moins une lettre répétée, par exemple aabccc.

Les étudiants sont répartis en deux groupes :

Groupe 1 : l’enseignement est dispensé en un seul bloc horaire et 10 problèmes d’entraînement.

Groupe 2 : l’enseignement est dispensé en deux blocs horaires et deux fois 5 problèmes d’entraînement, avec interdiction de travailler entre les deux séquences séparés d’une semaine.

Les problèmes sont les mêmes pour les deux groupes, ainsi que le capital horaire total.

Résultat : après 4 semaines, le taux de réussite d’un calcul portant sur un exemple similaire est double chez les étudiants qui ont bénéficié des deux séances espacées.

Deuxième étude :

La préparation d’un contrôle par deux groupes de lycéens est organisée de la façon suivante :

Groupe 1 : la préparation s’effectue en 4 fois une heure, une fois par jour, les 4 jours précédant le contrôle.

Groupe 2 : la préparation s’effectue en 1 seule fois de 4h, la veille du contrôle.

Les élèves sont répartis aléatoirement dans chaque groupe et aucune consigne particulière n’est transmise pour la préparation.

Résultat : c’est le groupe 2 qui obtient la moyenne un peu supérieure au contrôle (à court terme, la préparation massée « cramming » est efficace. Les élèves n’en sont que trop convaincus !

Un second test surprise est donné deux semaines plus tard. Le groupe 1 obtient une moyenne nettement plus élevée. L’apprentissage espacé est plus efficace sur un terme long.

Conseil : il est conseillé d’alterner les apprentissages de plusieurs compétences, en passant de l’une à l’autre. Par ailleurs et les études viennent confirmer l’intuition, l’importance de l’effort réalisé lors du changement semble jouer un rôle important dans la consolidation.

Troisième étude (Pashler)

Une liste de vocabulaire est apprise en deux temps. On procède à une première session d’apprentissage. Puis à une seconde, mais de plusieurs façons, en faisant varier les intervalles de temps entre les deux sessions (1 jour, 2, 4, 7, 14).

Après chaque expérience correspondant à un intervalle de jours différents, on laisse s’écouler exactement 10 jours, et on compare les résultats des apprentissages. Ils sont quasiment les mêmes. A court terme, l’écart entre les deux apprentissages n’aurait pas d’influence.

On recommence les mêmes études, mais au lieu de tester après 10 jours, on laisse d’écouler 6 mois. La différence est nette : plus les intervalles entre les deux sessions d’apprentissage sont importants, meilleure est la rétention.

Conclusion : si on veut retenir à long terme, l’apprenant a tout intérêt à espacer les reprises de ses apprentissages.

 

Le rôle du sommeil

De nombreuses études ont démontré que des étudiants apprenant le soir obtiennent de meilleurs résultats aux tests du lendemain, que ceux qui apprennent la même chose le matin et son interrogés le soir.

Il est avéré que le sommeil accroît la mémorisation, ce d’autant plus que la durée du sommeil est longue. Inversement la privation de sommeil ou la diminution du nombre d’heures de sommeil altère fortement la rétention mnésique, et plus largement l’apprentissage.

Le sommeil joue un rôle actif dans l’apprentissage. Il y a bien réactivation des évènements de la journée. Des études approfondies montrent que toutes les phases du sommeil ne jouent pas le même rôle dans la mémorisation :

Le sommeil à ondes lentes consoliderait les apprentissages déclaratifs.

Le sommeil paradoxal consoliderait les apprentissages perceptifs et moteurs, et les procédures.

Le sommeil semble également jouer un rôle de pertinence, de nettoyage, de restauration dans les informations accumulées lors de l’éveil.

Attention, le cerveau n’apprend pas pendant le sommeil, il consolide, il structure. Il a été montré que des sujets soumis à une énigme avant le sommeil se montraient davantage capables de fournir des solutions pertinentes après le réveil.

Il a été également démontré que les effets positifs du sommeil sont plus remarquables chez les enfants et les jeunes que chez les adultes. Ce constat est à mettre en regard d’une étude du ministère de la santé faisant état d’une diminution moyenne de 2h de sommeil par nuit et en deux générations chez la population des adolescents de 15 ans.