Asphyxie mnésique : une expérience d’impossible absorption par la mémoire

Asphyxie mnésique : une expérience d’impossible absorption par la mémoire

 

 

Nous avons démontré chez un adulte que l’exigence de rétention à terme, telle que l’exigent les programmes scolaires, est une mission impossible.

 

Objectif de l’expérience

Il s’agit de répondre à la question suivante : Un cerveau « normal » est-il capable de retenir à terme un nombre d’informations correspondant à ce qu’il est attendu d’un élève de seconde, en optimisant les conditions d’apprentissage ?

Remarque : Les études conduites par Alain Lieury et son équipe il y a quelques années (Université de Rennes 2) a permis de constater qu’il est demandé à un élève du niveau 3ème de retenir à terme une moyenne d’au moins 30 informations de type sémantique par journée de classe. On entend par information le sens d’un mot ou d’un concept, la traduction d’un mot étranger, l’élément d’un schéma, etc.

Conditions de l’expérience

➢ Expérimentateur : un adulte (niveau bac + 6) disposant d’une heure par jour environ
➢ Durée de l’expérience : 6 semaines, soit 42 jours avec des activités chaque jour.
➢ Matériau : 600 mots et courtes expressions anglaises dont il faut apprendre la traduction française, inconnus de l’expérimentateur.
➢ Technique d’apprentissage : de l’anglais vers le français (le plus simple), au moyen du logiciel de mémorisation ANKI qui permet d’optimiser considérablement le temps passé.
➢ Rythme d’apprentissage : 5 jours par semaines, 30 mots-expressions supplémentaires étaient introduits chaque jour. L’expérimentateur utilisait les 7 jours de chaque semaine pour tester sa rétention.
➢ Conditions de l’expérience : l’expérimentateur était placé dans les meilleures conditions de calme, libéré de toute autre activité. Les séances n’étaient pas interrompues.

Ce qui a été mesuré
1. Le temps passé quotidiennement pour répondre à toutes les questions posées par le logiciel
2. A évaluer le taux de rétention :
. Lors d’un premier test1, 6 semaines après le dernier jour d’apprentissage, ce qui correspondait à un délai équivalent aux congés d’été.
. Lors d’un deuxième test2, 6 mois après le test1
Il est clair que les derniers items appris ont été revus moins de fois que les premiers.

Résultats

➢ Nombre quotidien des questions émergentes : La courbe bleue du haut indique le nombre des items rappelés quotidiennement au long des 6 semaines d’apprentissage, selon la règle de la consolidation mnésique par rythme expansé, au moyen du logiciel ANKI.
➢ Durée quotidienne du questionnement : La courbe rouge du bas indique en minutes le temps passé quotidiennement au long des 6 semaines d’apprentissage pour répondre aux questions rappelées par ANKI.

➢ Le nombre croissant d’items à apprendre, associé au nécessaire réapprentissage, conduit à une « asphyxie » avec un pic après quatre semaines. L’expérimentateur est soumis à un pic de 85 questions, mobilisant 35 minutes, ce qui est incompatible avec la durée d’une journée d’élève qui doit de surcroît effectuer des devoirs divers et variés donnés par les professeurs.
➢ Au-delà de ce pic raisonnablement infranchissable, on remarque une baisse du nombre des questions incidentes, ce qui correspond logiquement à un allongement progressif des temps de rétention suite aux réapprentissages. On constate que passé ce pic, l’élève est en mesure d’acquérir un nombre relativement important d’items sur une base solide. Toutefois le temps passé à un réapprentissage qui devrait faire partie intégrante de l’étude, reste considérable.

Remarques

➢ L’acquisition a reposé uniquement sur le principe de la reprise. On sait que la mémorisation doit également reposer sur des exercices de liens, et de formes diverses.
➢ D’autres paramètres seraient à interroger, tels que :
. Est-il plus aisé d’apprendre la traduction française à partir de la langue anglaise, ou l’inverse ?
. Dans quelle mesure joue la concentration mobilisée au moment de l’apprentissage ?
. Quelles techniques mémorielles sont mises en œuvre par la personne ?
. Quel devrait être le rythme de passage des questions pour optimiser la rétention ? Dans quelle mesure joue le temps d’exposition à la question ?
. Est-il plus efficace de retenir un mot seul, ou au sein d’une petite expression de quelques mots ? Les indices de rappel ont-ils leur place ?

Résultat du test1, 6 semaines après le dernier jour d’apprentissage

L’ensemble du corpus (600) a été testé sur deux jours.

➢ On constate que le taux de rappel positif (items sus) est particulièrement élevé (63,8%), comparé aux résultats d’effondrement dans la plupart des tests sans réapprentissage. A moyen terme, la reprise – optimisée par le logiciel – conduit à un résultat positif.
➢ Singulièrement, les 22,9% d’items non sus ne « disaient absolument rien » à l’expérimentateur, une impression de ne jamais les avoir étudiés.

Résultat du test2, 6 mois après le test1

Les items ont été testés dans l’ordre chronologique de leur apprentissage.

En ordonnées figurent le nombre des items correctement rappelés. En abscisse les « paquets » quotidiens de 30 items, dans l’ordre chronologique de leur apprentissage. Les premiers paquets rappelés un plus grand nombre de fois lors de l’apprentissage sont mieux retenus. On vérifie l’effet de l’apprentissage répété sur le long terme.

Conclusions de l’étude

1. La répétition à un rythme expansé possède un indéniable effet positif sur la rétention à moyen terme.
2. Une mémorisation efficace à long terme repose sur un nombre plus important de reprises que lors de l’expérience. Quelques reprises étalées sur quelques semaines sont insuffisantes.
3. La mémorisation par reprise doit être complémentaire d’autres techniques mises en jeu : la mise en liens avec d’autres connaissances, la concentration et le rythme des items au moment de l’apprentissage, les techniques mémorielles, le délai entre la question et la déclaration de la réponse, etc.
4. L’oubli ne se mesure pas de façon binaire : ‘je sais » ou « je ne sais pas », mais s’accompagne d’un halo de flou grandissant avec le temps.

 

©Equipe Sciences cognitives, Comment Changer l’Ecole